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Assemblée Nationale
Session ordinaire de
2000-2001 - 52ème jour de séance, 123ème séance
2ème
SÉANCE DU MARDI 23 JANVIER 2001
PRÉSIDENCE
de M. Raymond FORNI
QUESTIONS AU
GOUVERNEMENT
PROBLÈMES DE
LA JUSTICE
M. Philippe Houillon - Le monde judiciaire est en
ébullition, Madame la Garde des Sceaux. Après les avocats et les greffiers,
voilà que les magistrats -fait sans précédent- descendent à leur tour dans
la rue et déversent des codes place Vendôme, comme les agriculteurs déversent
des choux devant les préfectures.
C'est par centaines qu'ils sont venus manifester leur
ras-le-bol, mais vous n'étiez pas là. On vous disait pourtant plus ouverte au
dialogue que votre prédécesseur... Est-ce pour cause de campagne électorale
à Morlaix que vous aviez ce jour-là déserté votre ministère ?
L'application difficile de la loi sur la présomption
d'innocence, la douloureuse mise en _uvre de la réforme des tribunaux de
commerce et, d'une manière générale, l'absence totale de prévisions parachèvent
la désorganisation de la justice. Cette grave situation a des conséquences
directes sur la sécurité quotidienne des Français. Chaque jour nous apporte
son lot de faits divers : attaque de convoyeurs de fonds, assassinat de
policiers, cavalcade d'un meurtrier fugitif, menaces terroristes du groupe
Armata Corsa sur des élus de la nation et le plastiquage cette nuit même du
palais de justice d'Annecy... Les piétinements de la justice favorisent le
sentiment d'impunité, qui lui-même fait le lit de l'insécurité.
La justice et la sécurité, Madame la Garde des Sceaux, ne
sont pas des patates chaudes que l'on se passe de ministre en ministre. Êtes-vous
bien consciente de votre importante responsabilité ? C'est aujourd'hui et
pas en 2002 qu'il faut s'en préoccuper. Cela fait des semaines que nous vous
enjoignons, sans succès, de prendre les mesures qui s'imposent. Avez-vous la
capacité, maintenant, d'apurer le passif de votre prédécesseur ? A défaut,
quelles conclusions en tirez-vous ? (Applaudissements sur les bancs du
groupe DL, du groupe UDF et du groupe du RPR)
Mme Marylise Lebranchu, garde des sceaux, ministre de la
justice - Vous avez posé beaucoup de questions. Je ne répondrai
qu'à celles des moyens.
Entre 1998 et 2001, Elisabeth Guigou a créé 729 postes
de magistrats. Sous les gouvernements Balladur et Juppé, soit quatre ans de
budget aussi, MM. Toubon et Méhaignerie étant Gardes des Sceaux, il n'y a
eu que 183 postes créés (Protestations sur les bancs du groupe du RPR,
du groupe UDF et du groupe DL). Et comme on ne forme pas un magistrat en six
mois ni même en un an, il faut parler aussi des arrivées sur le terrain :
respectivement 606 et 277, pour les mêmes périodes (Mêmes mouvements).
J'ai beaucoup de difficultés avec les greffiers, c'est vrai.
Cela s'explique : en 1996, 69 postes ; en 1997, zéro. Mme Guigou
a donc été obligée, pour rattraper ce retard, de créer une surcapacité de
30 % à l'Ecole nationale de magistrature.
Comme vous le voyez, il faut anticiper. Je suis donc en train
de préparer l'état de la justice non pour 2002 mais pour les années 2003,
2004, 2005 et suivantes. Il faut en effet savoir anticiper les départs à la
retraite. En France, la justice comme la police souffrent du fait qu'on n'a pas
voulu gérer les carrières ni tenir compte de la démographie, de sorte que
nous sommes aujourd'hui face à une pénurie (Applaudissements sur les bancs
du groupe socialiste).
Si les magistrats viennent place Vendôme, c'est parce qu'ils
ont de l'espoir. L'espoir que nous continuerons ce que nous avons commencé.
Dans trois ans, il y aura 600 magistrats de plus sur le terrain (Applaudissements
sur les bancs du groupe socialiste, du groupe RCV et du groupe communiste).
M. Franck Borotra - Démago !
MOYENS DE LA
POLICE
M. Jacques Bascou - Monsieur le ministre de l'intérieur,
en quelques semaines, cinq membres des forces de l'ordre ont été tués en
Languedoc, dans l'exercice de leurs missions. Même si ces drames n'ont aucun
lien entre eux, un constat s'impose : aujourd'hui, de plus en plus
d'individus n'hésitent pas à tirer sur les forces de l'ordre ou à foncer sur
elles avec leur véhicule pour tuer. Cette banalisation de la violence est préoccupante.
Hier, à Narbonne, une marche silencieuse a réuni 4 000 personnes,
qui tenaient à exprimer ainsi leur solidarité envers les familles touchées,
leur soutien aux forces de l'ordre mais aussi leur inquiétude devant ces dérives.
La mise en place progressive des contrats locaux de sécurité
et de la police de proximité va permettre de mieux répondre à la délinquance
et à l'insécurité au quotidien. Mais elle nécessite des moyens humains supplémentaires
et le redéploiement des effectifs. Comment cette réforme va-t-elle s'articuler
avec le maintien des missions traditionnelles de la police ? (Applaudissements
sur les bancs du groupe socialiste)
M. Daniel Vaillant, ministre de l'intérieur -
Une nouvelle fois, la police nationale est en deuil, après la mort brutale ce
samedi du jeune adjoint de sécurité Olivier Recasens, lâchement agressé
alors qu'il exerçait sa mission d'assistance aux personnes. Mes pensées vont
d'abord à sa famille, ainsi qu'à tous les policiers du commissariat de Béziers.
Toute violence est inacceptable. Mais elle l'est encore plus
quand elle frappe ceux dont la mission est, au nom de la société, d'assumer la
protection des personnes et des biens. Les auteurs de cet acte sont recherchés
et seront déférés devant la justice.
Face à de tels actes, le Gouvernement met tout en _uvre pour
accroître la présence de la police. D'abord en renforçant les effectifs.
C'est l'objet des mesures exceptionnelles de recrutement que nous avons prises
et sans lesquelles il manquerait aujourd'hui 3 000 policiers sur le
terrain. Ensuite en mettant en place des formes d'actions adaptées aux évolutions
de la délinquance. C'est tout l'enjeu de la police de proximité, qui est préventive
et dissuasive mais aussi répressive. Elle aura les moyens humains et matériels
d'exercer ses tâches, sans que cela se fasse au détriment des autres missions
de police. Enfin, en développant la coproduction de sécurité à travers les
contrats locaux de sécurité -487 ont déjà été signés. Seule une démarche
partagée par tout le corps social et toutes les institutions fera reculer l'insécurité.
Pour sa part, le Gouvernement ne ménage pas ses efforts (Applaudissements
sur les bancs du groupe socialiste, du groupe RCV et du groupe communiste).
EFFECTIFS DE
MAGISTRATS
M. Jean-Luc Warsmann - Je souhaite revenir sur les
problèmes de la justice car j'ai été stupéfait par la réponse qu'a faite
Mme Lebranchu.
Pourquoi plus de cinq cents magistrats ont-ils, vendredi
dernier, manifesté devant le ministère de la justice ? Pourquoi toutes
les organisations professionnelles d'avocats et de magistrats ont-elles soutenu
ce mouvement ? Mais parce que le Gouvernement a déclenché l'application
de la loi sur la présomption d'innocence sans prévoir les moyens
correspondants ! (Applaudissements sur les bancs du groupe du RPR, du
groupe UDF et du groupe DL)
Mme Lebranchu nous répond que c'est la faute des
gouvernements antérieurs. Est-ce à dire qu'en 1995, 1996 et 1997,
il fallait deviner la loi que vous alliez voter en 2000 et les problèmes
qu'elle allait poser ? C'est ridicule ! (Applaudissements sur les
bancs du groupe du RPR, du groupe UDF et du groupe DL)
C'est vous qui êtes aux responsabilités depuis 1997. Alors
assumez votre bilan ! (Mêmes mouvements)
Vous nous dites, Madame la Garde des Sceaux, que vous avez créé
606 postes de magistrats, mais personne ne le nie ! Simplement, vous
avez créé en même temps tellement de charges supplémentaires pour les
magistrats que cela ne suffit pas. Résultat, partout en France, on annule des
audiences, les affaires de tous les jours s'étirent en longueur et comme
toujours, ce sont les victimes qui trinquent.
Mais il y a plus grave. Hier, dans un grand journal, un
procureur de la République a déclaré que l'on devrait poursuivre moins à
l'avenir, et que ses collègues allaient se réunir pour décider quelles
affaires donneraient lieu à un moindre contentieux.
Monsieur le Premier ministre, nous réclamons tous, ici, un
renforcement de la lutte contre la délinquance, mais vous faites exactement
l'inverse. Mme la ministre de la justice ayant déclaré qu'aucune solution n'était
à exclure, quels moyens supplémentaires envisagez-vous pour rétablir le
fonctionnement normal de la justice dans notre pays ? (Applaudissements
sur les bancs du groupe du RPR, du groupe DL et du groupe UDF).
Mme Marylise Lebranchu, garde des sceaux, ministre de la
justice - Ce que vous dites n'est pas tout à fait exact. Sur 600 postes
de magistrats supplémentaires, 345 seulement correspondent à l'application de
la loi sur la présomption d'innocence. Les autres postes répondent à des
besoins structurels non satisfaits depuis des années. Si les magistrats sont
dans la rue, c'est qu'ils souhaitent voir ce rattrapage continuer. Mais il faut
attendre pour cela que sortent de l'ENM les 30 % d'élèves supplémentaires
correspondant aux places nouvelles offertes au concours, suite à une décision
de Mme Guigou. Il reste donc la solution de recrutements exceptionnels,
puisque nous avons les postes budgétaires, mais non les magistrats formés. Je
vous vois hocher la tête, Monsieur le député. Mais dites-moi comment on peut
trouver des magistrats du jour au lendemain ! Il existe bien un déficit
structurel, qui n'est pas lié à la loi sur la présomption d'innocence. Et si
vous croyez que la justice va renoncer à poursuivre les auteurs de délits
physiques pour le confort des magistrats, vous faites injure à ces derniers.
Leur but est bien de contribuer à préserver l'équilibre de la société, ils
sont conscients de leurs responsabilités -les contentieux visés par les propos
cités concernent des affaires d'endettement (Applaudissements sur les bancs
du groupe socialiste).